La terminologie de la syntaxe structurale de Tesnière

Travail réalisé par

Nom : EL AYACHI

Prénom : Youssef

Option : Master en Linguistique   

Université de Liège, Faculté de philosophie et lettres                                                                        

Année académique 2008/2009

 

Plan

I- La terminologie linguistique

    1-Définition    

    2-L'origine de la terminologie linguistique

    3-L'unité et la définition de la terminologie linguistique

II-La terminologie de la syntaxe structurale de Tesnière                                                            

    1-Typologie des mots

    2-Typologie des phrases

III- Comparaison avec la terminologie de la grammaire traditionnelle  

       1-Le mot et la phrase        

   

 

    Présentation                                                                                        

     Ce travail s’inscrit dans le cadre d’une étude linguistique comparative de la terminologie de la syntaxe structurale de Tesnière et de celle de la syntaxe de la grammaire traditionnelle.

   L’intérêt de ce travail est de faire le point sur l’évolution de la terminologie linguistique et sur les modes de transformation de manière à montrer si le changement au niveau terminologique est aussi un changement au niveau de la conception des réalités désignées par ces termes affectés par ce processus.                                         

            Le travail est réparti sur trois parties. La première est consacrée à la question générale de la terminologie où on a essayé au début de définir ce terme «terminologie». La suite traite l’origine de la terminologie linguistique et le processus de formation. Ce qui suit est consacré à l’unité de la terminologie et au rapport signifiant / signifié établi entre le terme et sa définition.

    La deuxième partie aborde la description de la terminologie  de la syntaxe structurale. Cette partie est composée de deux chapitres essentiels. Le premier traite la notion du mot subdivisé sur la base de trois niveaux -- structural, morphologique et sémantique. Le deuxième chapitre aborde la notion de « phrase » comme une suite composée des mots précédemment définis. Il traite aussi les différentes notions des constituants de la phrase et de certains phénomènes syntaxiques régissant l’ordre au niveau linéaire et structural. Au début, les notions de « connexion », « nœud », « stemma » et « chaîne parlée » ont été traitées comme des termes désignant des rapports qui régissent les deux ordres de la phrase ; l’ordre linéaire et l’ordre structural. La suite donne lieu à la description des notions des « catégories » admises par Tesnière et des « fonctions » que l’une de ces catégories peut jouer dans la structure phrastique. Ce chapitre englobe aussi la description des notions des deux phénomènes responsables de la transformation formelle de la phrase, à savoir la jonction et la translation.

    La dernière partie est réservée à une approche comparative de la terminologie de la syntaxe de Tesnière avec celle de la grammaire traditionnelle. Les notions décrites dans cette partie sont choisies de la même manière que dans la partie précédente commençant par le mot en tant que notion passant par les notions représentant les différentes catégories et fonctions pour arriver enfin à la notion de la phrase. Dans cette partie, on a décrit le sens de  chaque notion, au niveau catégoriel et fonctionnel, d'une manière à le mettre en comparaison avec le sens qu'il désigne dans la syntaxe de Tesnière. Enfin, on a essayé d'analyser les deux types de phrase, simple et complexe de point de vue des deux théories syntaxiques.

 

       I- La terminologie linguistique

        1-Définition

       D'après le dictionnaire de la langue française Le Petit Robert, une terminologie est un vocabulaire particulier utilisé dans un domaine de connaissance ou un domaine professionnel, ensemble structuré de termes. Pour le dictionnaire de la linguistique, la terminologie est un ensemble de termes, définis rigoureusement, par lesquels une discipline désigne les notions qui lui sont utiles. Le terme « terminologie » désigne aussi l'étude systématique de la nomination des notions ou concepts spécifiques de domaines spécialisés des connaissances ou des techniques. Selon wikipédia, la terminologie est l'étude des vocabulaires de spécificité, qu'on peut trouver dans tous les domaines de connaissance : grammaire, linguistique, mathématiques, philosophie, médecine ... etc. et qui peuvent aussi relever de la langue courante. La terminologie est aussi un ensemble de termes particuliers à un auteur, à un penseur, ou à un courant de pensée. La terminologie linguistique est l'ensemble de termes propre à la linguistique et que les linguistes utilisent pour désigner des réalités relatives à cette discipline.

 

       2-L'origine de la terminologie linguistique

       La naissance de la linguistique comme une nouvelle science au cours du siècle dernier a fait appel au besoin de former une terminologie adaptée à son objet.

      L'apparenté de l'objet d'étude de la linguistique et de celui de la grammaire a conduit à l'utilisation de la nomenclature de cette discipline traditionnelle s'occupant de la langue. Cette terminologie linguistique provient particulièrement  de la nomenclature de la grammaire traditionnelle des langues indo-européennes où elle est formée de manière à désigner des réalités propres à ces langues. Les termes formant la terminologie linguistique ont été complétés soit par appel à diverses langues modernes soit à l'aide de néologismes formés d'éléments gréco-latins. L'extension de cette terminologie en dehors du milieu de sa naissance a changé la forme de certains termes et le rapport préalablement établi entre les deux parties du signe, c'est-à-dire le terme et la réalité désignée. Par exemple, le concept morphème correspond à des signifiés différents chez Bloomfield, Hjelmslev, et chez Troubetzkoy (Mounin 1974, 10).

      Ce processus suivi dans la création de la terminologie linguistique aboutit à une grande diversité et une grande incertitude. Ainsi, en français, on confond souvent «ton» et «accent», et «nom» et «substantif», «phonologie» et «phonétique» (Marouzeau 1943, 5).

 

    La traduction est l'un des milieux de la création de la terminologie linguistique. Une faute de traduction peut changer le signifiant du signe. Dans ce sens, la traduction de certains ouvrages a fait apparaître des mots nouveaux comme «structurel» au lieu de «structural», un terme issu d'une faute de traducteurs qui savent et lisent l'allemand plus que l'anglais et qui ont une connaissance faible de la linguistique. Ce terme «structurel» s'est introduit dans le vocabulaire de la linguistique avec un signifié différent de celui du mot d'origine. Ainsi, ces  deux termes sont entrés en usage avec deux sens différents qui ont permis à certains de faire la distinction, dans leurs travaux, entre une analyse structurelle et une analyse structurale (Mounin 1974, 5).

 

     Dans certains cas, les mots terminologiques, en passant d'une langue à l'autre changent de forme et de sens, ce qui peut parfois désigner le contraire du terme d'origine. Ainsi, le terme français prédicat est devenu «prädikat» en allemand et épithète «epitheton», le français pronom est devenu en anglais «pronoun» et le terme français phrase est passé à l'anglais avec le sens de «locution, expression» (Marouzeau 1943, 5).

      Pour conclure, la nomenclature linguistique a été créée au hasard des découvertes et des inspirations à partir de la matière brute formée des termes grammaticaux.

 

      3-L'unité et la définition de la terminologie linguistique

     D'après le caractère transformationnel des termes passant d'une langue à l'autre au niveau morphologique et sémantique et la différence entre les langues, la terminologie linguistique ne peut être universelle. L'universalité d'une telle terminologie suppose l'élaboration d'une grammaire générale sur laquelle se fasse l'accord universel et définitif, une réalisation qui n'est pas possible parce que, suivant Meillet, une forme grammaticale n'a pas de valeur par elle-même; le même terme prend des valeurs distinctes suivant les langues, par exemple, un subjonctif grec n'a pas la même valeur que le subjonctif latin (Marouzeau 1943, 7).

    Toute définition est une description de l'image acoustique que désigne un concept. La terminologie linguistique, pour qu'elle soit explicite, il faut que le rapport entre le signifiant et le signifié soit bien établi. Pour certains, la qualité essentielle d'une terminologie est d'être «parlante». Le mot doit être une définition de la chose et il faut, par conséquent, lui donner sa valeur étymologique (Marouzeau 1943, 7). Dans le cas du passage des termes d'une langue à l'autre, il faut que le rapport liant les deux parties du signe soit bien conservé suivant le système de la langue emprunteuse. C'est à dire que la traduction doit être bien faite. L'exemple le plus clair ici est du mot allemand gutturales pour désigner des occlusives comme /k/, /g/ ou une spirante comme le /ch/ allemand. Ce mot résulte d'un terme désignant à l'origine les sons palataux, mais on l'a employé dans cette langue emprunteuse pour désigner les sons qui sortent de la gorge (Mounin 1974, 19). Les termes linguistiques ne doivent pas être définis de la même manière que les termes des sciences physiques ou chimiques pour la raison qu'ils comportent une certaine part d'approximation (Marouzeau 1943, 8). Pour Saussure, dans la définition, des termes linguistiques, on définit les choses et non pas les mots (Mounin 1974, 16). Pour Martinet, l'essentiel dans la définition linguistique est de définir explicitement la réalité qu'on dénote univoquement par le terme (Mounin 1974, 19).

    L'innovation de la terminologie linguistique, pour Marouzeau, est due à deux raisons, soit pour dénommer des notions qui reflètent des réalités nouvelles, soit pour corriger ou développer le sens désigné par les notions connues. Ces innovations ne sont pas toujours à accepter sauf si elles ont pour but de préparer les voies à une simplification ou à une unification (Marouzeau 1943, 9).

 

 

     II-La terminologie de la syntaxe structurale de Tesnière

       La syntaxe structurale est une conception syntaxique de Tesnière fondée sur la base d'un schéma architectural appelé STEMMA. Cette vision des phénomènes syntaxiques a permis de dégager l'universalité de la structure de la phrase et a demandé la redéfinition de la terminologie ancienne pour nommer des réalités nouvellement découvertes. Ce renouvellement était sur le niveau typologique des mots et des phrases, des catégories et des fonctions et enfin de certains phénomènes syntaxiques qui gèrent le rapport entre les constituants.

 

       1-Typologie des mots

       1-1-Le niveau structural

       Dans sa syntaxe, Tesnière distingue deux types d'ordre régissant la phrase, l'ordre linéaire et l'ordre structural. L'ordre structural est guidé par des termes appelés les mots constitutifs et les mots subsidiaires.

 

       A- Les mots constitutifs

       Les mots constitutifs sont tous les mots susceptibles d'assumer une fonction structurale et de former un noeud. Par exemple, dans le livre d'Alfred, livre et Alfred sont des mots constitutifs. Autrement dit, les mots constitutifs sont des mots super-ordonnés à l'ensemble des constituants. Ils sont toujours autonomes, c'est-à-dire qu'ils conservent leur individualité pleine et entière. Ces mots peuvent former une phrase sans être accompagnés des autres mots. Par exemple, dans la phrase  Alfred frappe Bernard, tous les constituants sont des mots constitutifs. Ils sont aussi appelés, par définition, des morphèmes parce qu'ils assument une fonction structurale.

 

       B- Les mots subsidiaires

      Contrairement aux mots constitutifs sur le plan fonctionnel, les mots subsidiaires sont tous les mots qui ne sont pas susceptibles d'assumer une fonction ni de former un noeud. Dans le groupe nominal le livre d'Alfred, les mots le et de sont subsidiaires. Le mot subsidiaire ne peut apparaître qu'à côté du mot constitutif. Les mots subsidiaires ne possèdent pas d'autonomie. Ils ne peuvent pas former une phrase. Leur fonction est d'accompagner les mots constitutifs avec lesquels ils forment un groupe appelé «nucléus». La fonction des mots subsidiaires, qui est d'accompagner les mots constitutifs, peut influencer, dans certains cas, la structure formelle de ceux-ci. Ceci permet de faire la distinction entre un autre groupe de mots sur le niveau morphologique, à savoir les mots variables et les mots invariables (Tesnière 1953, 55-57).

   

       1-2-Le niveau morphologique

      A- Les mots variables et les mots invariables

      Un mot variable est un mot susceptible de changer de forme selon sa position dans le groupe qu'il constitue avec les autres mots. Les mots constitutifs sont des mots variables puisque le marquant de la variation est un élément subsidiaire. Tel est le cas du mot cheval qui devient chevaux et certains autres mots constitutifs sont invariables comme les adverbes. Les mots subsidiaires sont invariables parce qu'ils ne sont pas autonomes et leur présence dans la phrase ou le groupe de mots dépend de la présence des mots constitutifs (Tesnière 1953, 58-59).

   

      1-3-Le niveau sémantique

       Le niveau sémantique permet d'établir la différence entre deux types de mots; les mots pleins et les mots vides.

 

 

       A- Les mots pleins

       Les mots pleins sont ceux qui sont chargés d'une fonction sémantique, c'est-à-dire ceux dont la forme est associée directement à une idée, qu'elle a pour fonction de représenter et d'évoquer. Le mot cheval est un mot plein parce que sa forme, c'est-à-dire les phonèmes qui le composent suffisent à évoquer l'idée d'un « cheval ». Les idées exprimées par les mots pleins ne peuvent être saisies qu'à travers la trame des catégories grammaticales. Les mots pleins relèvent essentiellement de la syntaxe catégorique. Ils sont ceux qui expriment directement la pensée. Puisque les mots pleins représentent des idées, ils sont susceptibles d'être classés en deux sortes, une sorte qui représente les idées particulières et une sorte qui représente les idées générales. Ces mots sont appelés respectivement, les mots pleins particuliers et les mots pleins généraux.

      Les mots pleins particuliers expriment à la fois les idées particulières et les catégories générales qui permettent de les saisir. Ils ont à la fois un contenu proprement sémantique et un contenu catégorique. Le mot cheval est un mot plein particulier, il exprime l'idée de «cheval» (contenu sémantique) et la catégorie du substantif (contenu catégorique). Les mots pleins généraux expriment les catégories générales qui permettent de saisir les idées particulières. Ces mots ont uniquement un contenu catégorique. C'est le cas du mot quelqu'un qui exprime la catégorie du substantif.

     Les mots pleins particuliers expriment un monde réel, dont les mots pleins généraux n'expriment que la réplique sémantique virtuelle. Ainsi, la phrase Hier Alfred a oublié son chapeau exprime une réalité particulière du sujet «Alfred». Par contre, la phrase On oublie toujours quelque chose n'exprime qu'une réalité vague qui peut ou non trouver son application dans la réalité.

     Une autre subdivision peut être faite dans la catégorie des mots pleins selon qu'ils expriment l'idée d'une substance ou d'idée d'un procès. Les mots exprimant l'idée d'une substance sont appelés «les substantifs» et ceux qui expriment l'idée d'un procès sont appelés « les verbes». Les substantifs sont les mots représentant les choses perçues par le sens et conçues par l'esprit comme une donnée d'une existence distincte. Quant au procès, il est l'état ou l'action par lesquels les substances manifestent leur existence. Cette dernière catégorie de mots pleins est subdivisible en deux autres sous-catégories; les adjectifs et les adverbes. Les adjectifs sont des mots pleins exprimant des attributs abstraits des substantifs. Les adverbes sont des mots pleins exprimant des attributs abstraits des procès.

       Certains mots regroupent à la fois des mots pleins et des mots vides comme le cas des verbes. V’est le cas du verbe parleront conjugué à la troisième personne du pluriel. Ce mot est composé d'une forme d'un mot plein parl et de l'élément eront, qui est un mot vide. Ce type de mots est appelé « les mots composites » (Tesnière 1953, 59-60).

 

      B- Les mots vides

       Les mots vides sont ceux qui ne sont pas chargés d'une fonction sémantique. Ce sont de simples outils grammaticaux dont le rôle est uniquement d'indiquer, de préciser ou de transformer, la catégorie des mots pleins. Les mots subsidiaires sont des mots vides. Le mot le dans le groupe le cheval est un mot vide, parce qu'il n'évoque rien par lui-même et qu'il ne sert qu'a déterminer les catégories dont relève le mot cheval (substantif, masculin, singulier). Les mots vides interviennent en tant qu'outils grammaticaux qui permettent la construction structurale de la phrase. Ces mots relèvent essentiellement de la syntaxe fonctionnelle (Tesnière 1953, 80).

 

      Ces trois catégories de mots sont en rapport étroit. Un mot d'ordre structural peut être d'ordre morphologique et aussi sémantique. D'après la classification sous-catégorielle, les mots constitutifs sont variables et invariables et pleins et vides, alors que les mots subsidiaires sont invariables et vides. Cette réalité peut apparaître claire dans l'ordre distributionnel de mots dans une formation de groupe nominal ou verbal, ou de phrase.

       2-Typologie des phrases

       Le mot est l'unité minimale de sens qui donne naissance à un sens supérieur quand il est uni avec d'autres mots constitutifs par des mots subsidiaires, dites vides de sens, pour former un groupe appelé, sur le niveau structural, dans la syntaxe de Tesnière, « stemma » et « noeud » par le moyen d'un rapport appelé «connexion».

      

         2-1- La connexion

        La connexion est un principe vital et organisateur des mots. Elle est représentée dans la syntaxe de Tesnière par un trait vertical appelé le trait de connexion. Dans la phrase Alfred chante, les mots Alfred et chante sont unis par une connexion qui a fait des deux idées, représentées par les mots constituants, une seule. Cette union forme une unité appelée « noeud » (Tesnière 1953, 3).

 

        2-2-Le noeud

              En principe, un noeud est un point d'union que composent un régissant et un subordonné. Le régissant est le constituant superposé aux autres et tous les autres qui en dépendent sont des subordonnés. Un subordonné ne peut dépendre que d'un seul régissant. Inversement, un régissant peut commander plusieurs subordonnés. Le noeud se définit explicitement par l'ensemble constitué par le régissant et par tous les subordonnés qui dépendent de lui directement ou indirectement. Dans mon ami fidèle, le mot ami est le régissant et mon et fidèle sont des subordonnés. Le mot ami forme ici un noeud. L'union de plusieurs noeuds est appelée le noeud central ou le noeud des noeuds. Il est appelé aussi le noeud verbal du fait que le régissant principal est un verbe. Ce noeud commande et met en connexion d'autres noeuds formés par des mots qui lui sont subordonnés. Par exemple, la phrase  Mon vieil ami chante cette jolie chanson est composée de deux noeuds qui ont pour régissant ami et chanson qui forment, unis, un noeud central à l'aide du régissant chante. L'ensemble des connexions entre les régissants et les subordonnés forme ce que l'on appelle le stemma (Tesnière 1953, 14).  

 

                                           chante

      

 

                  ami                                                chanson



 

mon                   vieil                           cette                       jolie

 

 

        2-3-Le stemma

      Le stemma est un schéma qui sert à visualiser la structure de la phrase. Il fournit l'ordre structural de celle-ci. Un stemma peut être formé d'un nom et d'un adjectif, ou d'un nom, d'un article et d'un adjectif, ou d'un nom et d'un verbe. Le stemma peut être linéaire ou fourchu (Tesnière 1953, 3).

 

      Chante                                                          frappe



   Alfred      Stemma linéaire           Alfred                           Bernard    Stemma fourchu

 

 

      Le stemma représente la forme structurale des données de la parole en forme linéaire appelée « la chaîne parlée ».

 

       2-4-La chaîne parlée

        La chaîne parlée est la donnée immédiate de la parole. Elle se présente sous l'aspect d'une ligne. Elle constitue l'ordre linéaire de la phrase (Tesnière 1953, 3).

      La formation d'une phrase consiste à convertir l'ordre structural que représente le stemma à un ordre linéaire. Cette conversion transforme les connexions de l'ordre structural en séquence de l'ordre linéaire. Le passage de l'ordre structural à l'ordre linéaire se fait suivant la nature des régissants et des subordonnés et leur position dans le noeud.

 

       2-5-Les catégories et les fonctions

              La notion de catégorie et celle de fonction sont des notions distinctes qui se différencient nettement. Les catégories sont un élément statique et inerte. Les fonctions sont un élément dynamique et vivant. Ces deux niveaux sont l'objet de ce que Tesnière appelle respectivement la syntaxe statique et la syntaxe dynamique.

 

      A- Les catégories

       Pour Tesnière, il existe quatre catégories de classe majeure : le substantif, l'adjectif, le verbe et l'adverbe.

 

      1- Le substantif

            Les substantifs sont des mots qui désignent des substances. Tesnière les subdivise, généralement, en deux sous-catégories; les substantifs généraux et les substantifs particuliers.

 

       Les substantifs généraux sont les mots désignés dans la grammaire traditionnelle par les pronoms, les indéterminés et les indéfinis. Le terme pronom désigne l'adjectif transféré en substantif.  Les substantifs généraux sont des mots susceptibles d'avoir par eux-mêmes un genre grammatical comme les substantifs interrogatifs qui et quoi, les substantifs négatifs personne et rien et les substantifs personnels comme moi, toi, lui et elle.  Les indéterminés et les indéfinis sont les mots qui expriment une idée vague et indéterminée.Les substantifs particuliers peuvent être classés en substantifs communs et substantifs propres. Les substantifs communs sont des mots à extension plus limitée et à compréhension plus vaste. Pour ce qui est des substantifs propres, ils sont des noms ayant une extension plus large et une compréhension moins vaste (Tesnière 1953, 66-67).

 

       2- L'adjectif

       Les adjectifs sont des mots qui expriment des attributs. Ils sont distingués en deux types : les adjectifs généraux et les adjectifs particuliers.

       Les adjectifs généraux sont les indéterminés, les indéfinis et les épithètes. Les adjectifs particuliers sont des attributs qui ont une compréhension restreinte et variable avec leur complexité sémantique. Ce type d'adjectifs représente ceux qui expriment une qualité (bon), une dimension (grand), une couleur (rouge) et un ordre (troisième). Selon l'abstraction de l'idée qu'il désigne, il est aussi possible de faire la distinction entre l'adjectif attribut et l'adjectif de rapport. Les adjectifs attributs attribuent aux substantifs qu'ils déterminent une qualité ou une quantité comme dans le livre rouge  (qualité) et dans deux livres (quantité). Les adjectifs de rapport indiquent que le substantif qu'ils déterminent est en rapport avec une personne ou une circonstance de temps ou de lieu donnée. D'après ce caractère des adjectifs de rapport, ils sont  susceptibles d'être subdivisés en deux sous-types; les adjectifs personnels et les adjectifs circonstanciels. Les adjectifs personnels évoquent l'idée substantive de la personne et les adjectifs circonstanciels évoquent l'idée adverbiale de circonstance. Il existe d'autres types d'adjectifs appelés personnels généraux et personnels particuliers. Les personnels particuliers sont comme mon, ma, ton, son. Les adjectifs personnels particuliers sont généralement ceux qui expriment l'appartenance comme dans le livre d'Alfred. Les adjectifs circonstanciels sont subdivisibles en circonstanciels particuliers et généraux. Les généraux sont rares en français, mais ils sont abondants en allemand comme  gestrig «d'hier». Les adjectifs circonstanciels particuliers sont  exprimés par des locutions adverbiales comme souterrain, un adjectif formé de la périphrase circonstancielle «sous terre» (Tesnière 1953, 68-69).

 

         3- Le verbe

         Le verbe est un mot qui exprime le procès qui peut être d'état ou d'action. Selon le type du procès, Tesnière distingue deux espèces essentielles de verbe, à savoir les verbes d'état et les verbes d'action. Les verbes d'état sont ceux qui expriment une manière d'être caractérisée par une qualité ou par une position.

           Ex : L'arbre est vert. (Qualité)

                  Alfred est debout. (Position)

      

      Le verbe d'état, en français, est «être» et «avoir», que Tesnière définit par un verbe «être» retourné, auquel vient s'ajouter l'idée de possession. C'est pourquoi nombre de langues ne le connaissent pas et l'expriment par le verbe « être ». En terme de transitivité, la distinction entre ces deux verbes fait que «être» est un verbe d'état intransitif et «avoir» un verbe d'état transitif. Les verbes d'action sont ceux qui expriment une activité, un faire comme dans Alfred frappe Bernard. Dans nombre de langues, les verbes d'action sont constitués par le verbe «faire», suivi d'un élément dont le rôle est simplement d'indiquer l'action que l'on fait. Aux verbes d'état et d'action correspondent respectivement les verbes de sensation et les verbes de faire (Tesnière 1953, 72-73).

 

       4- L'adverbe

              Les adverbes sont des mots qui expriment les circonstances dans lesquelles interviennent les procès. Ces circonstances ont pour effet de localiser les procès dans l'espace et dans le temps et d'en marquer les relations avec d'autres procès. Tesnière établit la différence entre deux classes d'adverbes : les adverbes de localisation, qui sont eux-mêmes subdivisés en adverbes de lieu et de temps et les adverbes de relation. Les adverbes de lieu indiquent soit le lieu où l'on est, soit le lieu où l'on va, soit le lieu d'où l'on vient, soit le lieu par où l'on passe. Dans la catégorie du temps, l'adverbe répond soit à la question «quand?», soit  «jusqu'à quand?», soit «depuis quand?», soit «pendant combien de temps?». Ces adverbes expriment l'aspect perfectif, terminatif ou imperfectif du procès. Les adverbes de relation sont les adverbes qui expriment le but, la conséquence, la cause, la concession, ou la condition (sinon), la manière (gentiment) et la comparaison (Tesnière 1953, 74).

    

     5-Les jonctifs

    Les jonctifs sont des mots vides dont la fonction est d'unir les mots pleins ou des noeuds qu'ils forment. Ils sont des connecteurs internucléaires.

 

     6-Les translatifs

              Les translatifs sont des mots vides. Ces mots ont pour fonction, généralement, la transformation de la catégorie des mots pleins. Les translatifs sont les conjonctions de subordination, les pronoms relatifs, les prépositions, les articles, les verbes auxiliaires  et les terminaisons grammaticales qui sont des translatifs agglutinés.

 

       7-Les indices

       Les indices sont aussi des mots vides. Ils se rapprochent des translatifs, mais ce rapprochement ne leur donne pas la même fonction. Les indices ont pour fonction uniquement d'indiquer la catégorie du mot plein. Dans le livre d'Alfred, le mot de est un translatif puisqu'il transforme le mot Alfred (substantif) en un groupe d'Alfred qui a la valeur d'un adjectif, alors que le mot le est un indice puisqu'il souligne la catégorie du substantif du mot livre sans le transformer.

 

      En conclusion, la transformation de l'ordre structural à l'ordre linéaire accorde à ces catégories une fonction ou une valeur selon sa position et sa force, en tant que régissant, dans l'ordre structural.

 

       B- Les fonctions

       La fonction est la valeur qu'acquiert un mot dans une phrase suivant sa position par rapport aux autres constituants. Ces fonctions, dans la syntaxe de Tesnière, sont déterminées par la valeur du verbe constituant le noeud central de la phrase, lesquelles sont l'actant et le circonstant.

 

       1- L'actant

       L'actant est la fonction assumée par les personnes et les choses qui participent à un degré quelconque du procès. Les actants sont toujours des substantifs et sont des subordonnés immédiats du verbe. Les actants se différencient par leur nature et leur position dans le noeud verbal. Les verbes n'établissent pas le rapport de dépendance avec le même nombre d'actants. Il existe des verbes sans actants, des verbes à un seul actant, des verbes à deux actants et des verbes à trois actants qui sont appelés respectivement le prime actant, le second actant et le triactant. Le prime actant est la fonction assumée par le premier subordonné au verbe et qui fait l'action, le second actant est le subordonné qui subit l'action incarnée par le verbe et enfin le triactant est la fonction assumée par le troisième subordonné conçu comme un lien entre le premier et le deuxième actant (Tesnière 1953, 106).

 

       2- Le circonstant

        Le circonstant est la fonction des mots exprimant les circonstances dans lesquelles se déroule le procès. Cette fonction est toujours assumée par un adverbe ou un groupe de mots équivalant à un adverbe. Le type des circonstants varie selon la valeur de l'adverbe utilisé: temps, lieu, manière, but. Le nombre des circonstants n'est pas déterminé comme celui des actants. Parfois, on peut avoir plusieurs  circonstants de différents types et parfois, on peut avoir plus d'un du même type comme dans la phrase suivante : Alfred part demain à midi vers 12h 30  avec trois circonstants exprimant le temps « demain », « à midi» et « vers 12h 30 ». Les circonstants ont pour place après le verbe dont ils dépendent. Certains circonstants s'attachent au verbe moyennant un mot qui peut être parfois le même servant à lier le second actant au verbe. Dans ce cas, Tesnière tourne la description fonctionnelle vers le verbe pour résoudre ce problème en tirant au clair l'une de ses propriétés à travers le terme de la « valence » (Tesnière 1953, 125).

 

        3- La valence

       La valence est une caractéristique du verbe qui varie suivant le nombre d'actants qu'il régit. Les verbes sans actant sont appelés les verbes avalents, les verbes à deux actants sont bivalents et les verbes qui ont trois actants sont trivalents (Tesnière 1953, 238).

 

       a- Les verbes avalents

      Les verbes avalents sont ceux qui n'ont aucun actant comme les verbes météorologiques pleuvoir et neiger. L'absence d'actants dans le cas des verbes avalents s'explique par la propriété de ces verbes de réaliser un procès indépendamment de tout actant.  Dans Il neige, le verbe neiger exprime un procès qui se déroule dans la nature sans que nous puissions concevoir un actant qui en soit à l'origine (Tesnière 1953, 239).

 

       b- Les verbes monovalents

       Les verbes monovalents sont des verbes à un seul actant. Ces verbes sont souvent des verbes d'état. Mais ils peuvent être des verbes d'action comme le verbe changer dans Alfred change de veste où le verbe a un seul actant «Alfred». Le deuxième constituant semble être un actant, mais d'après le niveau stemmatique, c'est un circonstant. Parfois, il se peut qu'un verbe soit monovalent avec un actant postposé comme dans Vive la France et Il faut une loi (Tesnière 1953, 240).

 

       c- Les verbes bivalents

       Les verbes à deux actants sont appelés verbes bivalents parce que dans une phrase comme Alfred frappe Bernard l'action transite d'Alfred à Bernard. Selon le sens de la transition de l'action, on peut distinguer trois sous-variétés de ce type de verbes que Tesnière appelle «diathèses», à savoir la diathèse active, passive, réfléchie et réciproque.

 

        1- La diathèse active

       La diathèse active concerne les verbes transitifs qui désignent une action faite par le premier actant sur le deuxième comme dans Alfred frappe Bernard. L'action de frapper, dans cette phrase, est exercée par Alfred et reçue par Bernard.

       

       2- La diathèse passive

      La diathèse passive est le contraire de l'active. Les verbes à diathèse passive ont un prime actant passif. Il ne fait pas l'action, mais la subit du second actant comme dans la phrase  Bernard est frappé par Alfred.

 

        3- La diathèse réfléchie

        Les verbes à diathèse réfléchie sont des verbes par lesquels le prime actant fait l'action et la subit en même temps. Par exemple dans Alfred se regarde dans le miroir, l'action de regarder est exercée par Alfred qui la subit lui-même.

   

       4- La diathèse réciproque

      La diathèse réfléchie et réciproque ont en commun que chacune d'elle combine un procès actif et passif. Mais, dans la réfléchie, le procès actif est antérieur au procès passif, tandis que dans la réciproque, le procès actif et le procès passif sont simultanés. Dans la réfléchie, l'action est faite uniquement par le prime actant, alors que dans la réciproque, l'action est exercée par le prime et le second actant et les deux la subissent. Par exemple, la phrase Alfred et Bernard se frappent peut être réduite à la conjonction de deux phrases distinctes Alfred frappe Bernard  et Bernard frappe Alfred. L'actant du verbe frapper est formé de deux sujets, selon la grammaire traditionnelle, coordonnés qui font et subissent en même temps l'action (Tesnière 1953, 242).

 

        d- Les verbes trivalents

        Les verbes trivalents sont des verbes à trois actants. Ces verbes sont, en principe, des verbes de «dire» et de «don». Ainsi, dans Alfred donne un livre à Bernard, le prime actant est «Alfred» le deuxième actant est «un livre» et le troisième actant est «Bernard». Les verbes de «dire» et de «don» comportent non seulement ceux qui expriment ces notions, mais aussi ceux qui expriment leur contraire comme «demander et ôter» (Tesnière 1953, 255).               

      Le niveau stemmatique révèle qu'une phrase est une structure composée de certains mots liés entre eux par un connecteur. Ces mots constitutifs de la phrase sont, en général, l'actant, le verbe et le circonstant. Ces constituants sont, généralement, en un seul mot, mais la possibilité de les concevoir en plusieurs termes est envisageable par les deux phénomènes de transformation; la jonction et la translation.

 

       4- La jonction

       La jonction est le phénomène linguistique par lequel la phrase est susceptible de s'étendre. La jonction consiste à ajouter entre les noeuds d'autres noeuds de la même nature. Les éléments qui servent à l'adjonction de ces noeuds sont appelés les « jonctifs ». Ce sont des mots vides qui servent uniquement d'outils grammaticaux (Tesnière 1953, 323).

 

      La jonction s'opère entre deux noeuds de même nature. C'est ainsi qu'il peut y avoir jonction entre deux actants comme dans Alfred achète un livre et un cahier, ou entre deux circonstants  Alfred voyagera en France et en Italie, ou entre deux noeuds verbaux Donne moi le papier et je te donnerai le stylo, ou entre deux noeuds adjectivaux un chat fourré et gras. Par contre, on ne peut pas mettre en jonction un actant et un circonstant. Le type des jonctifs varie en fonction du rapport fonctionnel, qui lie les deux jonctés, qui peut être un rapport de conjonction, de disjonction, d'opposition, de cause, ... etc. Dans certains cas, on peut avoir jonction sans jonctif, c'est l'exemple de  la juxtaposition (Tesnière 1953, 326).

   

       5- La translation

      La translation est un mode de transformation qui consiste à changer les éléments constitutifs de la phrase d'une catégorie à l'autre de manière à rendre la phrase plus ample, mais avec un mécanisme autre que la jonction. Contrairement à la jonction qui est un phénomène quantitatif, la translation est qualitative. Elle permet d'augmenter les dimensions de la phrase simple dans des propositions infinies et de lui donner des développements théoriquement illimités. La translation consiste, principalement, à changer la catégorie du mot selon le terme qui le précède avec lequel il est en rapport de subordination. Dans le groupe nominal la pensée de Descartes, le mot Descartes  n'a plus la valeur d'un substantif mais d'un adjectif qui qualifie le substantif pensée. Cette transformation est faite par la préposition de que Tesnière appelle le translatif. Les translatifs sont comme les jonctifs, ils sont des mots vides qui ont la fonction d'outils grammaticaux. Dans certains cas, on peut avoir translation sans translatif comme dans le livre citron ou le livre orange. Les mots orange et citron sont des substantifs, mais ils sont employés avec la valeur d'un adjectif. Toute translation met en jeu trois facteurs appelés le transféré, le transférende et le translatif. Le transférende est le mot soumis à la translation comme Descartes, dans la pensée de Descartes, le transféré est le groupe qui passe à une nouvelle catégorie de mots de Descartes, enfin, le translatif, est l'outil de translation de.  Il existe deux degrés de translation; la translation du premier degré et celle du deuxième degré, qui peuvent être simple ou complexe. La translation du premier degré simple consiste à transformer un substantif en un adjectif comme dans la ville de Paris, ou un adjectif en un substantif Lequel livre lit Alfred  et leur livre, ou un adjectif en un adverbe Il lit distinctement, qui est équivalent à «une lecture distincte», ou un adverbe en un adjectif comme dans une fille très belle, ou un substantif en un adverbe Pierre se lève à 8 heures, ou un adverbe en un substantif peser le pour et le contre, ou un verbe en un substantif L'homme est un roseau pensant, ou un verbe en un adverbe Ayant obtenu sa carte, le client peut partir. Il existe aussi des translations de premier degré complexe. Cette translation consiste à transférer un mot de catégorie différente de la catégorie qu'il possède par rapport au mot qui le régit à une autre catégorie. Par exemple, dans  un homme de  bien, le mot bien est un adverbe, mais il est utilisé pour le sens de la catégorie du substantif. Et d'après le rapport qu'il entretient avec le mot qui le précède, il a la valeur d'un adjectif qui qualifie le mot homme.  La translation du deuxième degré consiste à transférer un noeud verbal, une phrase entière en une catégorie de mot. Dans ce type de translation, le transféré est appelé une proposition subordonnée. Ces propositions sont au nombre de trois : les subordonnées substantives, les subordonnées adjectives et les subordonnées adverbes. Le translatif dans ce degré de translation est appelé le relatif.  Dans la phrase Le livre que j'ai acheté est rouge, la translation transforme le mot livre en que, ce qui a permis de faire des deux noeuds verbaux une seule phrase lesquels sont respectivement Le livre est rouge et J'ai acheté un livre. Ce type de translation donne lieu à une proposition adjective. Pour les autres subordonnées, elles s'obtiennent avec un autre type de translation de même degré mais complexe. Elle est de type double. Elle consiste à transférer deux fois le deuxième noeud verbal. Le premier transfère le noeud verbal en substantif au moyen du translatif que, puis le translatif obtenu se transforme lui-même en adverbe par une deuxième translation du premier degré. Le translatif, qui suit le premier sur la chaîne parlée, est de la deuxième translation. Le sens de ce translatif varie selon le sens que l'on veut donner au transféré. Dans la phrase, Avant que Bernard part, Alfred rentre, la première transformation a donné Bernard rentre que Alfred part et puis la deuxième a transformé le que en  adverbe avant que (Tesnière 1953, 27).

 

     La syntaxe de Tesnière exprime une conception nouvelle de l'aspect structural de la phrase. Elle est un modèle formé à partir des différentes structures. Son principe est de repérer, avec des règles générales, les constituants de la phrase et les rapports qu'entretiennent ces composants qui sont, généralement, au nombre de trois : le verbe, le substantif et l'adverbe. Les autres catégories conçues comme éléments constitutifs, dans les théories précédentes, ne sont, dans la syntaxe de Tesnière, que des variantes de l'une des catégories de classe majeure que la jonction met en rapport avec les autres mots et la translation les transforme à l'une des trois catégories générales. Cette nouvelle conception syntaxique a demandé un renouvellement total de la terminologie de la syntaxe traditionnelle.

 

     III- Comparaison avec la terminologie de la grammaire traditionnelle

       La description de la phrase du point de vue syntaxique par la grammaire traditionnelle a donné naissance à un ensemble de termes servant à cet objectif. Ces termes ont été formés ou choisis pour désigner des réalités qu'on peut répartir sur deux niveaux; le niveau structural et le niveau fonctionnel. Au niveau structural, les termes sont formés pour faire la distinction entre les différents mots constitutifs de la phrase et au niveau fonctionnel, on a formé des termes pour établir une différence entre les valeurs de ces mots constitutifs selon leur place dans la structure phrastique. D'après ce mode sélectif, la terminologie de la grammaire traditionnelle ne peut désigner les mêmes réalités que celles désignées par la terminologie de la syntaxe de Tesnière qui a fait la distinction sur plusieurs niveaux en élaborant des règles générales. Pour mettre en lumière cet écart terminologique, il est nécessaire de décrire la phrase dans sa totalité en grammaire traditionnelle.

 

      1-Le mot et la phrase

       1-1-Le mot

      Le mot est une suite de sons, qui forme, uni avec les autres par le sens, une phrase qui renferme en elle-même une idée complète. Ces mots sont distingués par les différentes catégories et classes selon deux espèces distinctes (Dubois 1989, 24).

   

      A-Les espèces des mots

     Les mots, dans la grammaire traditionnelle, sont distingués en deux espèces, les mots variables comme le nom, l'adjectif, l'article, le pronom et le verbe  et les mots invariables comme l'adverbe, la préposition, la conjonction et l'interjection. Ce classement pour Tesnière est uniquement fait au niveau morphologique. La grammaire traditionnelle n'a pas fait de classement sur les niveaux structural et sémantique.

 

      B- Les catégories

      1- Le nom

      Le nom est un mot variable qui désigne soit un être animé, soit une chose. Il est divisé en noms concrets, noms qui désignent des êtres vivants ou des objets, et en noms abstraits, noms exprimant des idées. Le nom peut être simple et composé. Les noms simples sont ceux qui sont formés d'un seul mot et les noms composés sont ceux qui se composent de plus d'un seul mot. La grammaire traditionnelle a fait aussi la distinction entre les noms propres et les noms communs (Dubois 1989, 28). Dans la syntaxe de Tesnière, ce terme est appelé substantif et est réparti sur deux types particuliers et généraux, des groupes où on trouve d'autres sous-classes. Le terme de substantif désigne le nom, le pronom et d'autres comme les mots interrogatifs qui, quoi et les mots de négation personne, rien que la grammaire traditionnelle classe parmi d'autres catégories. On peut extrapoler que le terme «substantif» possède un sens général par rapport au terme «nom» (Tesnière 1953, 66).

 

       2- L'adjectif

       L'adjectif est une catégorie indiquant une qualité d'un être ou d'une chose. Il est un mot variable. C'est-à-dire qu'il s'accorde en genre et en nombre avec le mot qu'il accompagne. La grammaire traditionnelle discerne trois sortes d'adjectifs : l'adjectif qualificatif, qui qualifie un nom ou un pronom et qui le suit directement, l'adjectif attribut, un adjectif qui détermine la qualité d'un sujet dans la phrase et l'adjectif possessif et démonstratif sont des adjectifs qui indiquent le propriétaire de l'objet  désigné par le nom qu'ils qualifient (Dubois 1989, 72). Ce terme « adjectif » est retenu par Tesnière pour signifier le même mot avec une autre dimension. Pour Tesnière, l'adjectif comprend uniquement deux classes : les adjectifs généraux et particuliers, des classes qui sont subdivisées en sous-classes pour faire une distinction plus détaillée. Le sens de ce mot « adjectif » diffère de celui de la grammaire traditionnelle en ce que Tesnière appelle adjectif tous les mots qui servent à déterminer la qualité d'un substantif en reposant sur la valeur sémantique du rapport qualifiant / qualifié. Parmi ces mots, il y a ceux qui s'attachent au nom avec une préposition que la grammaire traditionnelle appelle « le complément du nom » (Tesnière 1953, 68).

 

     3- L'article

      L'article est un petit mot variable qui accompagne le nom, en indique le genre et le nombre et lui donne une détermination plus au moins précise. L'article peut être distingué en article défini, indéfini et partitif. L'article défini sert à déterminer de façon précise le nom qu'il introduit comme le, la, les. Cette sorte d'article peut avoir plusieurs valeurs, il peut avoir la valeur d'un adjectif comme dans Venez le jeudi («le» a la valeur de «ce»). L'article indéfini présente un nom de la même espèce sans en déterminer le nombre comme dans J'ai acheté des fraises. L'article partitif est un article qui s'emploie toujours devant les noms de choses pour déterminer une quantité indéterminée comme dans Il boit du vin (Dubois 1989, 88-90). Cette catégorie, dans la syntaxe de Tesnière est indiquée par le terme «indice» qu'il définit par le marquant de la fonction indicative, c'est-à-dire que ce sont des mots qui ont pour fonction uniquement d'indiquer les mots pleins que la translation transforme d'une catégorie à l'autre et non pas de déterminer la valeur qui est une charge sémantique et non pas syntaxique (Tesnière 1953, 83).

 

     4- Les pronoms

      La grammaire traditionnelle appelle « pronom », le mot qui remplace un nom dans le but d'éviter la répétition. Le pronom est un mot variable qui s'accorde en genre et en nombre. On peut distinguer dans cette catégorie, les pronoms personnels, possessifs, démonstratifs, relatifs, interrogatifs et indéfinis. Les pronoms personnels déterminent celui, celle, ceux ou celles qui parlent, à qui on parle ou dont on parle. Ils sont atones comme je, me et toniques comme moi, toi, lui. Les pronoms possessifs sont comme le mien, le notre, le leur, les démonstratifs sont tels que celui, celle, cela, ceux, les relatifs sont comme qui, que, dont, lequel, quoi (Dubois 1989, 94-118). Cette catégorie n'existe pas dans la syntaxe structurale. Tesnière classe ces mots, selon leur place dans la structure et le rapport qu'ils entretiennent avec les autres et le rôle qu'ils jouent dans le processus de la transformation, parmi les substantifs, les translatifs et les indices.

 

     5- Le verbe

      Le verbe est un mot de forme variable qui exprime soit une action soit un état. Le verbe d'action est un verbe qui exprime une action faite par le sujet et subie par le patient. D'après le rôle de ce complément qui peut soit compléter le sens du verbe soit apporter des informations sur les circonstances de déroulement du procès, on distingue les verbes transitifs directs et indirects et les verbes intransitifs. Un verbe est transitif quand l'action s'accomplit sur un être ou une chose d'une manière directe ou indirecte. Si l'action est directe, le verbe est transitif direct et quand l'action s'exerce par l'intermédiaire d'une préposition, le verbe est transitif indirect. Les verbes intransitifs sont les verbes généralement d'état et ceux qui ont un complément indiquant les circonstances de déroulement du procès (Dubois 1989, 144-145). Ces propriétés du verbes, Tesnière les explique par le terme de la « valence » qui a permis de trouver l'explication de certains phénomènes syntaxiques tels que les verbes impersonnels et les verbes à deux compléments que la grammaire traditionnelle a confondus avec les verbes à un seul complément.  Les verbes impersonnels sont avalents ; le procès se réalise indépendamment de l'actant. Les verbes transitifs direct et indirect sont bivalents. Ce type de  verbes a deux actants, celui qui fait l'action et celui qui la subit (Tesnière 1953, 242).  Les verbes qui sont doublement transitifs sont des verbes trivalents, ils ont trois actants, le premier fait l'action, le troisième la subit et le deuxième est le moyen par lequel se réalise cette action. Les verbes intransitifs sont monovalents, ils ont un seul actant qui réalise l'action d'une manière indépendante (Tesnière 1953, 240).

 

    6- L'adverbe

     L'adverbe est un mot invariable. Il peut être un mot simple ou une locution composée de plusieurs mots    trop, assez, autant  : mot simple

                          à peine, peu à peu, dès lors  : locution

Un adverbe peut avoir plusieurs sens selon le type du complément qu'il introduit. D'après ce caractère, on peut distinguer plusieurs types d'adverbes tels que l'adverbe de qualité, de lieu, de temps, d'opinion et d'interrogation. Ces mots sont des expressions qui servent à déterminer les circonstances de déroulement du procès (Dubois 1989, 234-235). La syntaxe de Tesnière fait la distinction, dans la catégorie des adverbes, uniquement entre deux classes; les adverbes de localisation et les adverbes de relation. Les adverbes de localisation déterminent les circonstances relatives au temps et au lieu et les adverbes de relation déterminent les autres circonstances (Tesnière 1953, 74).

 

     7- Les prépositions

      La préposition est un mot invariable qui joint un nom, un pronom, un adjectif, un infinitif ou un gérondif à un autre terme qui peut être un verbe ou un nom, ou un adjectif. Les prépositions sont des mots simples à, de, avant et des locutions prépositives à cause de, de façon à, par rapport à ...etc. Le rôle des prépositions est d'attacher un mot (verbe, nom, adjectif, pronom) à son complément (Dubois 1989, 244-245). Dans la syntaxe structurale,  cette catégorie est étiquetée par les translatifs et les jonctifs. Ces mots qui permettent de mettre en rapport, dans la grammaire traditionnelle, deux mots et de déterminer la valeur du deuxième, ont le rôle, pour Tesnière, uniquement de mettre en rapport deux mots incompatibles catégoriquement et de transformer ce rapport en transformant la catégorie du deuxième mot (Tesnière 1953, 323).

 

      8- Les conjonctions

      La conjonction est un mot invariable qui lie deux mots ou deux propositions. Les conjonctions qui lient deux mots sont les conjonctions de coordination comme et, mais, car, ou ... etc. Ces conjonctions peuvent assumer plusieurs rapports qui peuvent être de liaison, d'alternance, d'opposition, de cause à conséquence... etc. Les conjonctions liant les propositions sont les conjonctions de subordination comme parce que, puisque, du moment que ...etc. Les conjonctions de subordination servent aussi à marquer le rapport de cause, de but, de temps, de concession ....etc. Cette fonction peut être assumée aussi par certains adverbes comme soit, partout, ainsi, enfin, aussi. Pour Tesnière les conjonctions sont des jonctifs et des translatifs (Tesnière 1953, 250-251).

 

     La subdivision dans la syntaxe de Tesnière est moins détaillée que dans la grammaire traditionnelle. Elle repose sur des règles  générales lesquelles ont permis de résoudre le problème des exceptions et de mettre fin à l'idée de l'impossibilité d'expliquer certains phénomènes syntaxiques. Par exemple, le rapport de liaison entre deux composants est exprimé par la conjonction et aussi par l'adverbe. Ce problème ne se pose pas dans la syntaxe de Tesnière. Pour lui, tous les mots qui servent à mettre en rapport un mot à un autre sont des termes de la même catégorie. Dans la syntaxe structurale, la catégorie d'un mot est déterminée par sa place dans la structure de la phrase et son rapport avec les autres, par contre, dans la syntaxe traditionnelle, la catégorie est déterminée par la forme du mot et sa charge sémantique qui diffère d'une langue à l'autre. Enfin, on pourra dire que la catégorisation de Tesnière est générale.

 

       C- Les fonctions

       La fonction dans la grammaire traditionnelle est la valeur du mot dans une phrase ou une locution déterminable par sa position et le type de rapport qui le lie avec les autres. Ces fonctions peuvent correspondre, dans la phrase, à deux fonctions essentielles qui sont celles du sujet et du complément.

 

     1- Le sujet

     Un mot est sujet d'un verbe quand il désigne la personne ou l'objet qui fait l'action ou quand il est dans l'état indiqué par le verbe. Le sujet peut être assumé par un nom, un pronom, ou un pronom non exprimé, ou un sujet apparent et réel. Le premier cas du pronom non exprimé sujet est celui des verbes conjugués à l'impératif. Pour ce qui est du sujet apparent, c'est le cas du sujet des verbes impersonnels ou pris impersonnellement. Cette fonction est assumée, généralement, par les mots il et ce que l'on appelle le sujet apparent placé avant le verbe qui a pour sujet réel le mot qui le suit (Dubois 1989, 44-45). Ces deux types de sujets sont expliqués par Tesnière par le degré de la valence du verbe. Les verbes qui ont un sujet apparent et un sujet réel sont des verbes monovalents. Ces verbes ont un seul actant, qui a pour fonction de faire l'action, appelé « le prime actant » (Tesnière 1953, 240).

 

      2- Le complément

      Le complément est la fonction d'un mot qui complète le sens d'un verbe ou d'un autre mot variable tel que le nom et l'adjectif et indique les circonstances du déroulement de l'action qu'incarne le verbe. Cette fonction peut être assumée dans une phrase et dans un groupe nominal.

 

      2-1-Dans la phrase

       Le complément dans une phrase peut être un complément d'objet ou un complément circonstanciel.

   

      a- Le complément d'objet

      Le complément d'objet est un mot qui indique la personne ou la chose sur qui se fait l'action exprimée par le verbe. On dit qu'il est direct quand il est attaché au verbe sans préposition et indirect quand il est introduit par la préposition à ou de. Ces deux compléments peuvent, dans certains cas, s'introduire, les deux, en même temps. Le verbe ayant ces deux compléments est appelé un verbe doublement transitif (Dubois 1989, 56). Ces deux fonctions sont désignées dans la syntaxe de Tesnière par le terme d' « actant ». Le complément d'objet direct est un actant de deuxième ordre et le complément d'objet indirect est un actant de troisième ordre quand ils sont présents, les deux, dans la même phrase, mais dans le cas, où ils sont exprimés séparément, les deux ont la valeur du second actant (Tesnière 1953, 106).

 

      b- Le complément circonstanciel

     Un nom est complément circonstanciel quand il indique dans quelle condition ou dans quelle circonstance s'accomplit l'action marquée par le verbe. La valeur de ce complément varie selon le type de la circonstance qui peut être de temps, de lieu, de manière, d'accompagnement, de cause, de moyen, de but ... etc. Ces compléments s'introduisent par des prépositions comme à, avec, sans, pour, en, contre (Dubois 1989, 60-67).

 

      c- Le complément d'agent et d'attribution

      Le complément d'agent est un complément des verbes à voix passive. Il exprime l'agent par qui se fait une action. Il est souvent introduit par la préposition de ou par comme dans Il est aimé de ses parents (Dubois 1989, 66). Le complément d'attribution est un nom d'être animé ou de chose personnifiée. Il se place après les verbes qui ont le sens de «donner, dire, ordonner, appartenir». Dans la phrase Il donne son livre à son ami, le complément d'attribution est la locution à son ami (Dubois 1989, 67).

 

     Ce classement repose sur une interprétation sémantique et non pas sur des indices syntaxiques puisque la préposition qui introduit les compléments peut être la même dans tous les cas comme à et de. Ces deux prépositions, par exemple, peuvent introduire un complément d'objet, un complément d'agent et un complément circonstanciel. Ce problème est résolu dans la syntaxe de Tesnière par le terme de « circonstant » qui désigne tous les mots qui ont pour place après le verbe et pour fonction l'indication des circonstances de déroulement du procès. Le complément d'agent, pour Tesnière, est l'un des actants du verbe. Pour ce qui est du complément d'attribution, il est aussi un actant (Tesnière 1953, 106).

 

     2-2-Dans le groupe verbal ou nominal

     Un groupe nominal ou verbal est un agencement de mots composé au moins de deux termes liés par une préposition  ou sans préposition. Dans un groupe nominal, on distingue le premier et le deuxième mot qui sont en rapport de complémentarité. Le deuxième complète le sens du premier. Le premier peut être un verbe, un nom, un adjectif ou un pronom et le deuxième un adverbe, un verbe, un nom, un adjectif ou un pronom. Le groupe composé de deux verbes est le cas de la périphrase modale, de deux noms celui d'un nom et son complément le livre d'Alfred, d'un adjectif et d'un nom celui d'un adjectif et son complément satisfait de sa note et inversement, celui d'un nom et d'un adjectif qualificatif le livre rouge. Le complément dans le groupe verbal ou nominal peut avoir des valeurs différentes selon la préposition qui l'introduit. Elle peut être de but, de possession, de moyen, de qualité, d'origine, de lieu (Dubois 1989, 52-53).

 

     La conception de Tesnière de ces formes est tout à fait différente. Pour lui, tout ce qui suit un substantif est un adjectif et tout ce qui suit un verbe est un adverbe. Tous les compléments dans un groupe soit d'un nom, soit d'un verbe, soit d'un adjectif, la syntaxe de Tesnière les réduit soit à un adverbe s'ils complètent le sens d'un verbe, soit à un adjectif s'ils complètent un adjectif ou un nom moyennant le phénomène de transformation des catégories, la translation. La forme suivante la pensée de Descartes, pour la grammaire traditionnelle, est un groupe nominal composé d'un nom et de son complément introduit par la préposition de qui détermine le rapport d'appartenance, alors que la pensée cartésienne est un groupe composé d'un nom et d'un adjectif qui qualifie le nom qui le précède. Ce sont deux groupes avec deux structures différentes. Mais pour Tesnière, ces deux groupes de mots sont deux variétés de la même structure composée d'un régissant et d'un subordonné liés par un rapport de qualifiant / qualifié (Dubois 1989, 361).

 

        1-2-La phrase

        La phrase est une suite de mots, composée généralement, d'un sujet, d'un verbe et d'un complément unis par des rapports sémantiques (Dubois 1989, 25). Cette structure est appelée la phrase simple. L'union de cette catégorie de phrase donne lieu à une structure étendue appelée la phrase complexe. Ce type de phrase est composé de deux phrases simples ou plus liées par des connecteurs appelés les conjonctions de subordination ou de coordination. Les phrases agencées par les conjonctions de coordinations sont étiquetées de propositions indépendantes et celles qui sont liées par les conjonctions de subordination comme parce que, puisque, pour que, tandis que sont appelées respectivement la proposition principale et la proposition subordonnée (Dubois 1989, 256). Dans la syntaxe de Tesnière, la typologie des phrases est faite sur la base du terme du « noeud ». Pour Tesnière, une phrase est un ensemble de mots composant un noeud. Ce noeud peut être verbal, substantival, adjectival et adverbial. Selon cette réalité stemmatique, la phrase est catégorisée en une phrase verbale, une phrase adverbiale, une phrase adjectivale et une phrase substantivale. Pour Tesnière, la phrase simple est une phrase où l'agencement normal des noeuds n'est compliqué par aucun  phénomène de jonction ou de translation; quant à la phrase complexe, elle est une structure formée par l'intervention de la jonction et de la translation (Tesnière 1953, 101). Généralement, une phrase est une formation composée d'un régissant et d'un ou plusieurs subordonnés. Pour concrétiser cette différence de conceptions, abordons l'analyse des deux types de phrase selon ces deux points de vue syntaxiques.

 

      a- La phrase simple

       Soit la phrase suivante : Alfred a acheté un livre de la librairie.

       D'après la grammaire traditionnelle, cette phrase est composée d'un sujet, d'un verbe et de deux compléments; le premier est un complément d'objet direct et le deuxième est un complément circonstanciel de lieu. Le verbe dépend du sujet et les compléments dépendent du verbe.  Mais d'après la syntaxe de Tesnière, c'est une phrase, d'abord, verbale, composée d'un verbe, de deux actants et d'un circonstant, qui est, en terme de catégorie, un adverbe qui a pour fonction de déterminer les circonstances de déroulement du procès. L'extension de ce type de phrase, en grammaire traditionnelle  est par l'adjonction des autres noms moyennant une conjonction de coordination ou des adjectifs, ou des compléments qui prennent des valeurs selon le mot qu'ils complètent. Pour Tesnière, on peut étendre ce type de phrase de la même manière sans la compliquer au niveau de la valeur ou de la fonction de ses composants moyennant la translation qui transforme tous les mots ajoutés au nom à un adjectif et tous mots ajoutés au verbe à un adverbe.

      Pour la grammaire traditionnelle, cette phrase change de type, de forme et de constituant au niveau terminologique si elle est unie avec une autre moyennant un connecteur. Cette union donne lieu à une phrase complexe qui a pour constituant deux propositions ou plus. Dans la syntaxe de Tesnière, cette distinction ne figure pas du fait qu'elle est mise sur le même pied d'égalité que la phrase simple.

     

     b- La phrase complexe

      Pour éclaircir la réalité syntaxique décrite précédemment, prenons la phrase suivante :

L'homme, qui est incapable de penser, est un être machine parce qu'il n'est pas capable de dépasser l'habituel.

 

      Pour la grammaire traditionnelle, c'est une phrase complexe composée de trois  propositions, une proposition principale, une proposition subordonnée relative et une proposition subordonnée de cause. «L'homme est un être machine» est la proposition principale, «qui est incapable de penser» est la proposition relative qui a pour antécédent le mot homme et enfin «parce qu'il est incapable de dépasser l'habituel» est une proposition subordonnée circonstancielle qui assume la fonction de complément circonstanciel de cause du verbe de la principale.  Pour Tesnière, c'est une phrase verbale composée d'un régissant, qui est le verbe de la principale, et de subordonnées, notamment d'une subordonnée adjective et d'une subordonnée adverbe. La subordonnée adjective est un noeud verbal transformé par la translation de deuxième degré à un adjectif qualifiant le premier actant du verbe de la principale via le translatif «qui». La deuxième subordonnée est doublement transférée. La première translation l'a transformée en substantif par le translatif «que» et puis le substantif est transféré en adverbe par le translatif «parce», un adverbe qui détermine les circonstances de cause.

 

        En conclusion, on pourra dire que, contrairement à la grammaire traditionnelle, pour Tesnière, la notion de phrase complexe n'existe pas. Elle n'est qu'un noeud verbal, comme la phrase simple, avec des subordonnés composés eux-mêmes de noeuds verbaux.

 

      Conclusion

      La terminologie linguistique est un ensemble de termes empruntés de la grammaire des langues indo-européennes. Vu la différence existant entre ces langues, les réalités ne peuvent être décrites de la même manière et ne peuvent être désignées par les mêmes termes. Mais le besoin a soumis cette terminologie à une adaptation approximative pour servir de moyen d'expression des réalités décrites par la linguistique.

 

      Malgré l'aspect général de l'objet d'étude de la linguistique, les termes sont mis devant le problème de changement du sens d'une langue à l'autre et d'un linguiste à l'autre, ce qui a fait apparaître d'autres termes renvoyant à la même réalité désignée au préalable par d'autres termes. Ceci n'a fait que réduire le degré de la compréhension entre les linguistes et a privé la terminologie linguistique de la qualité de la généralité. Ce changement des termes linguistiques, d'une manière générale, est dû à une différence au niveau de la façon de concevoir les réalités et les phénomènes décrits. Ce changement est souvent l'apport d'une évolution sur le plan cognitif des phénomènes linguistiques. La terminologie syntaxique de Tesnière a demandé un renouvellement quasi-total pour l'élaboration d'un modèle syntaxique nouveau. Le renouvellement terminologique dans la syntaxe de Tesnière a affecté le niveau des catégories, des fonctions, des rapports et de la typologie des mots et des phrases.

 

       La comparaison de la terminologie de Tesnière avec celle de la grammaire traditionnelle perçue comme un ensemble de termes remplacés par les termes formés par Tesnière, révèle que le changement au niveau des termes est aussi un changement au niveau des idées véhiculées. Inversement à la grammaire traditionnelle qui a fait la distinction entre le plan formel et le plan fonctionnel, la syntaxe de Tesnière a fait la distinction entre l'ordre linéaire et l'ordre structural, ce qui lui a permis d'arriver à la structure de la phrase en distinguant les régissants et les subordonnés. Plus généralement, si on prend le terme de « phrase », le sens qu'il a chez Tesnière n'est pas le même que celui qu'il a dans la grammaire traditionnelle. Pour Tesnière, une phrase est un groupe de mots composé au moins d'un régissant et d'un ou des subordonnés composant ce que l'on appelle, sur l'ordre structural, le noeud. Pour la grammaire traditionnelle, une phrase est un groupe de mots composé nécessairement au moins d'un verbe. Les catégories sont presque les mêmes dans les deux théories syntaxiques, mais ils n'ont pas le même sens. Par exemple, l'adverbe dans la syntaxe de Tesnière n'est pas l’adverbe de la grammaire traditionnelle. Pour Tesnière, un adverbe est un mot qui suit le verbe et a pour fonction de déterminer les circonstances de déroulement du procès, alors qu'un adverbe dans la grammaire traditionnelle est un mot invariable ayant pour fonction de fortifier le sens du verbe. Pour ce qui est des fonctions, dans la syntaxe de Tesnière, elles ne sont qu'au nombre de deux, l'actant et le circonstant qui sont des fonctions déterminables par le rapport liant le verbe aux autres mots, c'est-à-dire par la structure. Néanmoins, dans la syntaxe  traditionnelle, les fonctions sont en un nombre plus grand que dans la syntaxe de Tesnière. La fonction dans cette théorie est déterminable par le rapport liant un mot quelconque à un autre. On pourra conclure que les règles nommées par les termes utilisés par Ternière sont générales, alors que les règles étiquetées par les termes de la grammaire traditionnelle ne sont que pour expliquer des cas particuliers.

 

      En ce sens, il est possible d'affirmer que les termes de Tesnière recèlent l'idée de la généralité qui a permis d'écarter les exceptions dans la description des phénomènes syntaxiques, le problème que la terminologie de la grammaire traditionnelle n'a pas pu résoudre.

 

                                                            

 

BIBLIOGRAPHIE

 

1      L.TESNIÈRE, Esquisse d'une syntaxe structurale, Klincksieck, Paris, 1953

2      L.TESNIÈRE, Eléments de syntaxe structurale, Klincksieck, Paris, 1953

3      G.MOUNIN, Dictionnaire de la linguistique, PUF, Paris, 1974

4      J.MAROUZEAU, Lexique de la terminologie linguistique, Geuthner, Paris, 1943

5      J.DUBOIS, J.GUY, Grammaire, Larousse, Paris, 1989

 

Table des matières

 

I- La terminologie linguistique .....................................................................................

    1-Définition ................................................................................................................

    2-L'origine de la terminologie linguistique..............................................................

    3-L'unité et la définition de la terminologie linguistique....................................... 

 

II-La terminologie de la syntaxe structurale de Tesnière ..........................................

    1-Typologie des mots..................................................................................................

       1-1-Le niveau structural ........................................................................................

          A- Les mots constitutifs ......................................................................................

          B- Les mots subsidiaires  ....................................................................................

       1-2-Le niveau morphologique................................................................................

          A- Les mots variables et les mots invariables ...................................................

       1-3-Le niveau sémantique  .....................................................................................

          A- Les mots pleins  ..............................................................................................

          B- Les mots vides .................................................................................................

 

    2-Typologie des phrases  ..........................................................................................

       2-1- La connexion....................................................................................................

       2-2-Le noeud  ..........................................................................................................

       2-3-Le stemma  .......................................................................................................

       2-4-La chaîne parlée ..............................................................................................

       2-5-Les catégories et les fonctions  .......................................................................

             A- Les catégories        ......................................................................................

                  1- Le substantif ...........................................................................................

                  2- L'adjectif  ................................................................................................

                  3- Le verbe  .................................................................................................    

                  4- L'adverbe  ..............................................................................................

                  5-Les jonctifs  .............................................................................................

                  6-Les translatifs  .........................................................................................

                  7-Les indices  ..............................................................................................

 

             B- Les fonctions  ..............................................................................................

                  1- L'actant ...................................................................................................

                  2- Le circonstant  ........................................................................................

                  3- La valence ...............................................................................................

                      a- Les verbes avalents  ...........................................................................

                      b- Les verbes monovalents .....................................................................

                      c- Les verbes bivalents  ..........................................................................

                          1- La diathèse active  ..........................................................................

                          2- La diathèse passive  ........................................................................

                          3- La diathèse réfléchie ....................................................................... 

                          4- La diathèse réciproque ...................................................................

                     d- Les verbes trivalents ...........................................................................

                 4- La jonction ...............................................................................................

                 5- La translation  .........................................................................................

 

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III- Comparaison avec la terminologie de la grammaire traditionnelle  ................

       1-Le mot et la phrase ............................................................................................

          1-1-Le mot  .........................................................................................................

          A-Les espèces de mots .......................................................................................

          B- Les catégories ................................................................................................

              1- Le nom ........................................................................................................

              2- L'adjectif  ....................................................................................................

              3- L'article ......................................................................................................

              4- Les pronoms  ..............................................................................................

              5- Le verbe ......................................................................................................

              6- L'adverbe ...................................................................................................

              7- Les prépositions .........................................................................................

              8- Les conjonctions ........................................................................................

         C- Les fonctions ..................................................................................................

              1- Le sujet  ......................................................................................................

              2- Le complément  ..........................................................................................

                  2-1-Dans la phrase ......................................................................................

                     a- Le complément d'objet  ......................................................................

                     b- Le complément circonstanciel ............................................................

                     c- Le complément d'agent et d'attribution  ...........................................

                 2-2-Dans le groupe verbal ou nominal .......................................................

             1-2-La phrase  ..................................................................................................

                   a- La phrase simple ...................................................................................

                    b- La phrase complexe .............................................................................

 

Conclusion .....................................................................................................................

Bibliographie .................................................................................................................         

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